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(article mis en ligne le 30 mai 2003)
Extraits d'un article paru dans « Expertises des systèmes d'information », mensuel du droit de l'informatique et du multimedia. N°269 - avril 2003.
Du temps perdu pour ceux qui répondent,
pas de sanctions pour les autres. Avec une vision management
des risques, la déclaration CNIL, notamment pour les
sites Internet est, pour le secteur privé, une formalité
dont il serait logique de se dispenser. Pourtant, l'intérêt
de cette déclaration est réel si l'on est capable
de la détourner de son objet initial.
C'est un fait établi : la déclaration à
la CNIL des traitements informatisés d'informations
nominatives est obligatoire. Cet impératif s'applique
notamment aux sites Internet dès l'instant où
ils comportent un volet informations personnelles. L'adresses
e-mail étant une donnée nominative, autant dire
qu'ils sont pratiquement tous concernés.
Les sanctions encourues en cas de manquement sont particulièrement
lourdes. L'article 226-16 du Code Pénal énonce
: "Le fait, y compris par négligence, de procéder
ou de faire procéder à des traitements automatisés
d'informations nominatives sans qu'aient été
respectées les formalités préalables
à leur mise en œuvre est puni de trois ans d'emprisonnement
et de 45 000 euros d'amende". Des sanctions aussi sévères
devraient avoir un effet particulièrement dissuasif.
Or, à l'évidence, la déclaration CNIL
des sites Internet - sans même aborder la question des
déclarations pour les autres traitements - demeure
une pratique marginale.
Allons jusqu'au bout de l'évidence, la déclaration
CNIL n'a pas la même portée en pratique que la
déclaration de TVA ou la déclaration à
l'URSSAF auxquelles les entreprises sont autrement plus attentives.
On retrouve ici une nouvelle illustration d'un thème
traditionnellement débattu. Le droit de l'informatique
et des libertés, remarquable dans ses principes et
très répressif sur le plan des peines théoriquement
encourues, est en pratique peu mis en œuvre.
Si l'on abandonne un moment la vision du juriste pour prendre
celle du gestionnaire des risques en entreprise, le verdict
est cynique mais logique. Puisqu'on ne risque pratiquement
rien en ne faisant pas la déclaration, autant éviter
le temps perdu à effectuer cette formalité.
Les sites négligents ou mal informés n'étant
pas poursuivis, on peut considérer que les plus respectueux
sont injustement assujettis à un «impôt
temps» qui les pénalise.
Et pourtant, il est tout de même nécessaire de
procéder à ces déclarations. La première
raison, plutôt de nature juridique, est que l'on peut
toujours avoir quelques chose d'autre à se reprocher,
un jour, notamment dans le domaine des atteintes à
la vie privée. En cas de crise, l'absence de déclaration
sera considérée comme une circonstance aggravante.
Dans ces contextes, ce qui a été au départ
une distraction sans conséquence devient immédiatement
une violation sérieuse.
La déclaration CNIL du site : un label vie privée ?
Une autre raison, plus positive, et valable pour les seuls
sites internet, peut être avancée pour défendre l'intérêt
de la déclaration CNIL. Elle peut être facilement transformée
- certains diront dévoyée - en un label vie privée. Rappelons
qu'il n'existe pas en France de label privacy sur le modèle en vigueur
aux états-Unis avec des initiatives telles que Truste ou BBBOnline. Et
pour cause, théoriquement toutes les entreprises françaises sont
censées accorder un haut niveau de protection par le seul respect de
la Loi. Inversement, aux états-Unis ces initiatives d'autorégulation
visent à combler le vide réglementaire en proposant un minimum
de règles. Certaines marques de confiance françaises sur Internet
comportent toutefois un important volet données personnelles avec des
exigences qui vont au-delà des obligations réglementaires. C'est
notamment le cas de Labelsite dont 9 des 27 règles portent sur la protection
des données. Cependant ce n'est pas l'objet exclusif de ces labels qui
couvrent également d'autres aspects de la confiance en ligne comme l'existence
réelle du commerçant, la sécurité des paiements,
la clarté de l'information tarifaire, le respect des délais de
livraison, etc.
Dès lors, la déclaration CNIL devient souvent le label privacy
de fait du site internet. On observe en la matière différentes
approches. Généralement, les plus sobres se contenteront de la
mention « site déclaré à la CNIL » sous la
rubrique consacrée aux mentions légales. Souvent le numéro
de récépissé est indiqué pour renforcer la crédibilité
de l'affirmation. Certains vont plus loin et proposent à ce niveau un
lien vers l'annuaire des sites déclarés qui figure sur le site
Internet de la CNIL. On peut y voir une incitation pour que le visiteur vérifie
lui-même la véracité de l'affirmation auprès d'un
tiers digne de confiance. A moins qu'il ne s'agisse de l'inviter à vérifier
que les concurrents ne sont pas inscrits dans cet annuaire. On pourrait s'irriter
d'une telle pratique qui consiste à transformer une obligation de portée
générale en un critère distinctif de valorisation marketing.
Puisque la déclaration est obligatoire, pourquoi prendre la peine de
dire qu'elle a été effectuée ? C'est peut-être regrettable
mais les entreprises qui le font ne peuvent être tenues pour responsables.
C'est une forme de réaction logique. Puisque les fautifs ne sont pas
punis, les civiques doivent au moins pouvoir trouver une forme de récompense.
La pratique ne semble pas condamnable et on peut considérer qu'elle est
utile aux internautes. Finalement, elle est même favorable aux intérêts
de la CNIL qui voit ainsi son rôle reconnu et valorisé par de très
nombreux sites.
La déclaration CNIL du site, outil de dialogue et de coordination
Pour autant, la véritable utilité de la déclaration
CNIL des sites web réside principalement dans sa contribution à
la qualité des projets internet. Il convient d'abord de souligner que
tout projet Internet mené sérieusement devrait intégrer
une dimension données personnelles. Ce point étant acquis, pourquoi
dès lors ne pas utiliser comme guide d'action un document qui existe
déjà et qui est bien conçu ? Un document qui permet de
se poser à temps toutes les bonnes questions. Pour que la déclaration
CNIL puisse jouer ce rôle, deux préalables sont toutefois à
respecter : elle doit être travaillée suffisamment en amont et
elle doit faire l'objet d'un véritable travail coopératif entre
les différents départements concernés : par exemple, la
Direction juridique, la Direction des Systèmes d'information et le marketing.
La déclaration va d'abord être un outil de dialogue qui permettra
à chacun de prendre conscience des cultures, des pratiques et des contraintes
des autres services. A titre d'illustration, les différents départements
n'ont pas la même vision de ce que représente les cookies. Pour
les uns, c'est la clé obligatoire pour mettre en ?uvre la personnalisation
des services, pour les autres c'est un dispositif standard qui fait partie intégrante
de l'architecture technique retenue, pour les derniers, enfin, c'est une donnée
indirectement nominative.
La déclaration CNIL oblige ensuite à se poser les bonnes questions
dans le contexte d'un travail pluridisciplinaire. Toujours en conservant l'exemple
des cookies, les questions suivantes vont apparaître rapidement : A-t-on
vraiment besoin de cookies ? Si oui, pourquoi faut-il des cookies persistants
? Si oui, pourquoi une telle durée de conservation ? N'est-il pas possible
de permettre l'accès au site à ceux qui refusent les cookies,
même sous une forme dégradée ? Quelle information à
propos des cookies sera délivrée aux visiteurs du site ? Comment
accédera-t-on à cette information ? etc.
Toutes ces questions, il est préférable de les introduire suffisamment
en amont du projet de façon à aboutir aux meilleurs arbitrages
possibles entre les souhaits du marketing, les contraintes de l'informatique
et les recommandations du juridique. La déclaration CNIL joue pleinement
son rôle lorsqu'elle ne se contente pas d'enregistrer passivement le descriptif
du site mais lorsqu'elle est aussi un facteur qui peut influencer, voire réorienter
sa conception..
On le voit, l'essentiel n'est sans doute pas d'envoyer la déclaration
à la CNIL mais de choisir le mode de fonctionnement qui permettra de
la remplir efficacement. Ceci dit, une fois qu'elle est correctement remplie,
autant prendre quelques minutes pour la faire parvenir à son légitime
destinataire. On peut même choisir de la faire parapher au plus haut niveau
hiérarchique. Avec un peu de chance le signataire regardera en diagonal
le document et il prendra conscience à cette occasion que les données
personnelles ne sont pas des données comme les autres ? et peut-être
même arrivera-t-il à la conclusion qu'un secteur aussi sensible
mériterait bien quelques efforts budgétaires.
A Belleil